• mardi le 4 août, 2020

[Batad] Les plus belles rizières du monde

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Franck Laboue
L’aventurier épicurien
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Instinctivement, parler de rizières en terrasses, c’est évoquer l’Asie. Des images montent à notre cerveau, nous pensons à la Chine ou au Vietnam. On continue de me demander fréquemment : « Pour toi, quelles sont les plus belles rizières d’Asie ». Ma réponse interpelle toujours autant : aux Philippines. Oui, vous savez, ce pays qui, aujourd’hui, ne renvoie presque uniquement que des images d’îlots paradisiaques… c’est mal connaître cet archipel aux mille surprises. Si vous pensiez avoir déjà vu des rizières, détrompez-vous. Vous n’avez pas encore vu Batad, au cœur de la cordillère de Luçon. Ce petit jardin d’Éden et ses minuscules maisons de bois empilées au pied des montagnes sont tout simplement majestueux. Il est difficile de trouver village plus éloigné et authentique aux Philippines que Batad. Mon périple dans cette île montagneuse devait atteindre son paroxysme après un parcours autant chaotique qu’enchanteur dans ce petit hameau reculé. Presque l’aboutissement de tout un voyage. Au-delà des plages, les Philippines sont une terre d’aventures : la cordillère majestueuse de Luçon n’attendait plus que moi. Suivez-moi sur les chemins cabossés de Batad, à la découverte des plus belles rizières du monde.

LA CORDILLÈRE DE LUÇON : MERVEILLE NATURELLE

L’Asie est mon continent fétiche, j’ai toujours eu un amour particulier pour les contrées tropicales de cette région. Les Philippines, tout particulièrement, me taquinaient depuis plusieurs années, sans que je puisse y concrétiser un voyage. L’île principale, Luçon, où se trouve la capitale Manille, regorge de paysages montagneux sidérants et difficiles d’accès. Cela faisait déjà une petite semaine que j’arpentais les villages du nord, après Sagada. Ce fut donc à Banaue que je posai mon sac à dos. Banaue est le lieu de rendez-vous des chasseurs de rizières. Les routes que j’arpente font parfois froid dans le dos. Sans glissière, elles nous font voir le vide d’un peu trop proche. Le décor des montagnes tropicales est vertigineux, un air de mystère se dégage de ces impénétrables forteresses. Il me faudra persévérer pour transpercer ces murailles et accéder à leurs trésors. Rendez-vous est pris dès le lendemain pour une excursion avec un guide local. Je peux alors rejoindre mon lodge, enclavé à quelques kilomètres du village. Pendant la nuit, je me pose toutes sortes de questions, je pense encore l’endroit inatteignable. Serai-je assez en forme pour l’atteindre ? C’est l’inconnu qui m’attend.

Je me lève avant le soleil, plein d’enthousiasme. Situé au-dessus de la vallée d’Hapao, mon lodge possède une vue magique. C’est avec un café philippin à la main que j’observe le doux ballet de la brume qui s’agrippe aux pics des collines. Le ciel se teinte de mauve, la vallée s’éclaircit et laisse apercevoir une petite rivière sauvage entourée d’une somptueuse palette de verts. Le temps file et mon transport n’arrive pas; je ne veux pas rater le spectacle. Ni une ni deux, j’attrape le premier « Jeepney » qui descend au village. Ces jeeps de la Seconde Guerre mondiale ont été converties en transport en commun : une aventure en soit. Le petit véhicule se remplit le long du chemin. Je suis alors coincé entre des sacs de riz et d’innombrables Philippins qui continuent de s’entasser à l’infini. La route se poursuit et fait des lacets le long des falaises jusqu’à Banaue.

SUR LES PAS DES PEUPLES PREMIERS

La région que j’arpente en cette fraîche matinée de décembre fait bouillonner mon cerveau de mille fantasmes. Je suis sur les terres du peuple Ifugao, cultivateurs de riz et sculpteurs de montagnes. Depuis plus de deux millénaires, ils façonnent la cordillère. Je me trouve dans une région où les colonisateurs espagnols ont eu peine à s’installer et y introduire le catholicisme. Les siècles de présence hispanique n’ont pas eu raison des Ifugao, qui conservent leurs traditions païennes avec leurs gardiens des rizières.Tout comme à Bornéo, il n’y pas si longtemps : les hommes y coupaient encore la tête des guerriers voisins, pour le plaisir d’une grande fête. Ce sont ces tribus que l’on aperçoit à la fin du monument cinématographie de Coppola « Apocalypse Now ». On les retrouvait alors pratiquant le sacrifice du buffle. Moment à jamais gravé dans la pellicule. Peuple fidèle à son Territoire du Nord de Luçon, les montagnards Ifugao me fascinent.

À mon arrivée au village, c’est un jeune garçon qui m’accompagne : il n’a pas l’air d’avoir plus de 16 ans. Deuxième surprise : c’est derrière une petite moto qu’il m’emmène à Batad. Je vais vite comprendre pourquoi. La route est chaotique, l’asphalte laisse place à un chemin de terre où la moto se fraie facilement un chemin. Enfin, un petit chemin se faufile au travers d’une forêt dense. J’accélère le pas, je me sens fébrile en arrivant au village. Tout à coup, la béatitude remplace l’épuisement. À la fois médusé, ébahi et transi par le spectacle, je peine à décrocher mes yeux du panorama. Au creux d’une imposante vallée vert émeraude sont creusées des rizières en terrasses à flanc de montagnes. J’oublie instantanément les images de Bali et de la Chine. Je contemple la huitième merveille du monde, aucun doute n’est permis. Un minuscule village se trouve au cœur de cet ensemble, littéralement écrasé par le paysage. Vieilles de deux millénaires, les rizières semblent presque irréelles, spectacle de l’homme sculptant la montagne. C’est un véritable amphithéâtre naturel d’une hauteur insoupçonnée qui se trouve en face de moi. La lumière, au gré des nuages, danse sur les flancs de la montagne. Les teintes de vert se transforment au passage du soleil. La magie de Batad vient de me frapper en plein cœur.

UN AMPHITHÉÂTRE NATUREL

Je traverse le chemin qui me sépare des rizières, croisant ça et là de petites cabanes de tôles. À part quelques oiseaux, il n’y a guère que les rires des innombrables enfants pour briser le silence de la vallée. Arrivé au pied des rizières, je me rends compte de l’ampleur du chef-d’œuvre des Ifugaos. Les rizières sont soutenues par de larges murets de pierre hauts de près de deux mètres. Ces murets remontent tout en haut de la montagne. Ceux-ci ne sont pas très larges. Au moindre écart, mon pied s’enfonce dans l’eau des rizières. Des échelles et escaliers de pierre permettent de passer d’un niveau à l’autre. L’eau descend de la montagne à travers les murets dans un canal de roche. Ici, je prends la mesure de cette vallée rizicole où tout a été construit et porté à main d’homme. Quelques rares hommes et femmes travaillent dans les rizières. Courbés par une vie de labeur, ils perpétuent des traditions ancestrales. Un mode de vie vulnérable à l’exode des jeunes hommes comme mon guide, qui se tournent vers le tourisme. Dans ce microcosme, je me crois transporté plusieurs siècles en arrière. Je marche avec prudence le long des petites digues. Assis de l’autre côté de la vallée, je contemple Batad. Derrière moi, le bruissement d’une cascade de la vallée voisine. Le clapotis de l’eau des canaux qui irriguent les plants envoûte. Le bruit du vent qui file le long de fougères géantes forme un opéra naturel des plus agréable.

Mon regard se perd devant un tel spectacle, véritable joyau naturel. Ces vallées ont vu de nombreuses âmes s’y aventurer. On y coupait même encore des têtes jusque dans les années 1970. Il me vient même à l’esprit que c’est en pays Ifugao que l’on retrouva le dernier soldat japonais embusqué après la Seconde Guerre mondiale. Il ne rendit les armes qu’en 1974. Je ménage mon souffle, il faut à présent traverser pour le chemin du retour. Une grimpette de deux heures m’attend. Mon jeune accompagnateur, lui, ne semble pas troublé : il fera l’ascension, une cigarette au bec et sans bâton de marche. Les genoux encore tremblants, je m’installe dans un petit café au village de Banaue. En attendant mon bus de nuit pour Manille, j’observe le ballet des Jeepney remplis jusqu’aux toits, pétaradants vers les villages alentour. Je suis sur le bord de partir, quelque peu chagriné de déjà devoir quitter cette terre fascinante. Elle fut pour moi l’une des contrées reculées d’Asie les plus ensorcelantes; la magie de la nature couplée au génie des hommes. Inoubliable.

VERDICT DU CHRONIQUEUR

Loin des images de carte postale de ses plages idylliques, l’archipel philippin est rempli de paysages parmi les plus majestueux d’Asie. Au nord de Luçon, le voyageur y trouvera les plus belles rizières en terrasse du monde et sera en contact avec la culture méconnue et millénaire du peuple Ifugao, les sculpteurs des montagnes. Véritable aventure, la cordillère de Luçon promet la plus belle des récompenses au voyageur en quête de paysages époustouflants.

Assurément l’un des plus beaux endroits sur la planète, qui n’en finit plus de me surprendre. L’un des plus beaux moments de ma vie de voyageur. Découvrez vite les Philippines !

À VOIR À LIRE

Apocalypse Now (Francis Ford Coppola – 1979) – Film culte situé pendant la guerre du Vietnam. Le chef-d’oeuvre de Coppola nous emmène sur les traces du colonel Kilgore, interprété par Marlon Brando. Ses « indigènes » furent interprétés par les représentants du peuple Ifugao. Le film a été entièrement tourné aux Philippines à l’époque.

 

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